Une de mes bonnes résolutions de l'année 2016, était de me rendre au sommet du Mont Fuji afin d'acclamer le soleil levant, ajoutant un badge dans ma collection de miettes d'âme japonaise. Mais c'était sans compter les caprices de la montagne heureuse, qui se jour là était beaucoup moins joviale que prévu.

Ne le prend pas à la légère

Je trouve en Tristan, jeune chien fou de Science Po le Havre, un compagnon de voyage partageant les mêmes aspirations et névroses que moi. Nous décidons de préparer correctement notre ascension près de deux mois à l'avance.

Si lui possède une petite experience de randonnée en montagne, je n'en ai pour ma part aucune. J'ai bien passé quelques vacances chez mon oncle, dans une maison en pierre quelque part sur un flan de montagne des Pyrénées, mais ça c'était avant. Outre quelques souvenirs de bonhommes de neige et de petite soeur s'asseyant allègrement dans les bouses de vache, je me souvient surtout à quel point je détestait tout terrain pentu au moment de revenir au bercail. Mon record ascensionnel à ce jour se situe plus ou moins à 6 étages sans ascenseur = La tour de la place Pey Berlan à Bordeaux et ses 234 marches.

La toile mondiale nous donne quantité d'information, et c'est en toute conscience de nos capacités respectives que nous décidons de choisir l'option la plus raisonnable. C'est aussi la plus onéreuse. Nous monterons de jour, dormirons dans un refuge avant de terminer l'ascension pour profiter du lever de soleil. Nous choisissons de préférence une date début juillet et en semaine, pour éviter la combinaison "vacances-scolaires + weekend" qui rend le chemin, déjà pénible, saturé de marcheurs colorés avançant à la queue leu leu.

Pour environ quatre-vingt euros, nous réservons une place dans l'avant-dernière hutte vers le sommet. De là, il ne nous restera qu'une petite heure de marche.

Une semaine avant le grand départ, nous commençons à rassembler le materiel nécessaire à notre montée. J'ai déjà des chaussures adaptées, des vêtements chauds et un k-way. En faisant jouer les réseaux sociaux, je trouve une sac de randonnée, une lampe frontale et un chapeau étanche. Quelques courses au magasin à 100Yen de mon quartier me fournissent un pantalon de pluie, des gants en coton et un couvre sac étanche (en réalité une couverture de panier a vélo). A cet attirail viennent s'ajouter 2 bouteilles d'eau, 2 de thé, 2 briques de café, 2 de jus de fruits multivinaminés, un mélange de fruits sec et de raisins, un sachet de nouilles instantanées, des sandwich à l'oeuf et au thon et diverses barres de céréales au chocolat.

En route mauvaise troupe

Le jour du départ, nous somme stressés. Parce qu'avant même de pouvoir songer à nos futurs exploits, il faut nous concentrer sur un contrôle d'idéogrammes à la liste outrageusement longue et complexe, une présentation de groupe sur le pouvoir économique de la population féminine active japonaise et une autre sur le développement de projet commercial touristique avec budget et estimation financière pour la première année d'exercice. Et bien entendu, de nos deux groupes respectifs, nous sommes les seuls membres actifs. Mais enfin, s'il y quelque chose que je retiens de ma reprise d'études, c'est que le travail paye toujours, quelque soit le degré d'anxiété engendré.

Après tant d'émotions alors que le plus gros de notre weekend n'a même pas commencé, nous nous effondrons dans un bus de nuit en direction du Mont Fuji. Bercée par le ronron de l'autocar, la nuit en dents-de-scie laisse place à un lendemain de cuite non-mérité. Il faut encore prendre un bus pour se rendre à la 5ème station. Tristan y fait l'emplette et d'un k-way pour remplacer celui oublié dans le bus, quant-à moi, je decide de craquer lorsque je trouve un baton de marche vert. On ne se refait pas.

Après une petite heure passée à cette station pour s'acclimater à l'air ambiant, nous voilà partis.

La fleur au Fuji

Jusqu'ici tout va bien

Il fait beau mais frais, le temps idéal pour notre randonnée. Nous profitons d'un panorama superbe sur la vallée et ses lacs que j'avais déjà eu l'occasion d'apprécier lors de mon périple à moto en mai dernier. La sente bien balisée nous permet d'avancer en profitant de l'espace généreux entre chaque groupes de randonneurs. 

Il y a devant nous trois hommes en tenue digne d'un sponsor Décathlon, qui avancent avec sérieux et font des pauses régulières. Nous croisons de jeunes allemands en short, pique-niquant gaiement sur un aplomb rocheux. Un groupe d'une dizaine de taïwanais bavards nous suit, avec à sa tête un porte drapeau, qui sonne le départ de chacune de nos pauses. "On se repose jusqu'à ce que Mr Fanion débarque, ok ?". Les marcheurs qui redescendent ne manquent pas de nous encourager. Episodiquement, un coureur de marathon en sueur nous dépasse avec précipitation. Quelques français, quelques américains, quelques japonais. Aucune bousculade, aucune gène, il y a parfois plusieurs dizaines de mètre d'écart entre les randonneurs qui nous précèdent et ceux que nous suivons. Nous nous félicitons d'avoir choisi notre date avec soin.

Le sentier d'abord boisé se transforme bienvite en pente rocailleuse. Nous montons tantôt des escaliers en pierre, tantôt des coulées de laves qu'il faut parfois escalader en se servant des mains, tantôt des pentes aménagées de la rocaille volcanique rouge et noire. Bien heureuse d'avoir choisi des chaussures de montagne et des gants, j'utilise mon baton de marche neuf avec allégresse.

Nous arrivons sans mal à la 6ème, puis à la 7ème station. A chaque palier, quelques refuges proposent des boissons, du materiel de randonnée et des bouteilles d'oxygène. Objets dont les prix augmentent proportionnellement au fur et à mesure de notre ascecention.

La fleur au Fuji

Te réjouis pas trop vite ma chérie

Sans être une grande sportive, je ne suis pas non plus une amoureuse du canapé. Bien que de constitution naturellement moelleuse, je pratique la course à pied de façon frivole, pédale près de 40 minutes par jours sur mon beau vélo et ne dis jamais non à une partie de badminton ou à quelques longueurs de brasse. Je m'attend cependant à une certaine difficulté dès la moitié du parcours. Et pour cause.

Passé la 7ème station se trouvant à près de 2700 mètres d'altitude, la rareté de l'oxygène commence à se faire sentir. Je m'essouffle de plus en plus vite. Nous augmentons le temps de récupération à chaque pause, grignotons et buvons nos réserves en conséquence. Mes foulées se rétrécissent au diapason de mon champ de vision, tandis que mes poumons semblent fonctionner dans le vide. Plus nous montons, plus la sensation est flagrante. J'ai beau tenter de prendre de profondes inspirations, j'ai l'impression que ma cage thoracique ne s'empli qu'au tiers. Je respire du vide.

La 8ème station me change un peu les idées, lorsque malgré mon visage de bébé hippopotame au bord de l'apoplexie, je me fais draguer par Shohei, saisonnier, étudiant en commerce international spécialisation logistique maritime. Son sourire enjôleur et ses yeux en amande sur fond basané me font oublier le mal des montagnes. Je lui aurai volontiers laissé mon numéro si Mr Fanion n'avait pas choisi ce moment-là pour débarquer. Mon cerveau asphyxié ne réussi pas à endiguer le réflexe pavlovien qui me fait détaler comme un lapin. Je m'en veux encore. 

La fleur au Fuji

Jusque là, c'était trop facile

A peine dépassé la station, je filme avec béatitude une bande nuages qui remonte la pente escarpée du Mont Fuji et nous dépasse à la vitesse d'un poney ayant repéré un champs de carottes, sans me rendre compte de ce que cela implique. Il nous reste encore près de 1h30 de marche, et je suis déjà éreintée. Nous nous arrêtons bientôt pour enfiler nos vêtement de pluie alors que des gouttes éparses commencent à tomber. Je place péniblement un pied devant l'autre, m'aidant de ma canne. Cependant, je remarque que les autres marcheurs n'avancent pas beaucoup plus vite que moi, ce qui me rassure un peu sur mon potentiel de limace. Tristan marche en avant à sa propre vitesse. Je le retrouve à chaque paliers. Lorsque je commence à peiner sérieusement, je prie que chaque nouvelle plateforme soit la dernière, celle où nous attend un repas chaud et un lit.

Il me faut de plus en plus de temps à chaque micro-pause pour retrouver mon souffle. Je n'en peux plus. Mais s'arrêter en dehors d'un abri n'aurait aucun sens. Il faut continuer. Alors, opiniâtre, je me concentre sur le rythme de mes pas dont la foulé dérapante se ne résume plus alors qu'à mettre littéralement un pied contre l'autre dans les éboulis de pierre ponce. Le temps n'existe plus. Le bruit du vent à disparu. Le blanc m'entoure à présent. Je ne sais plus si c'est le brouillard qui se lève ou bien la vision qui me fait défaut. Il me semble que je n'arriverais jamais à ce refuge. 

Au détour d'un chemin, un rocher noir me tend les bras. Je m'assois pour soulager mon dos, et appuie ma tête sur la poignée de mon bâton. Le monde se met à tourner. Je m'endors. Je m'évanouis. Peut-être un peu des deux.

La fleur au Fuji

La bienveillance te sauvera

C'est un couple redescendant du sommet qui me secoue. Il leur reste un fond d'oxygène. Ils m'indiquent que mon refuge n'est qu'à une dizaines de minutes, et que je ferais mieux de le rejoindre avant que le temps ne se gâte plus encore. A peine revigorée par le geste généreux de mes sauveteurs, dont je suis persuadée que le reste d'air contenu dans cette bouteille ne possédait qu'un atome sur deux, je reprend mon chemin de croix.

J'arrive à la hutte de la 8,5ème station à 3450 mètres à 16h30. Dehors le temps c'est dégradé, il pleut maintenant des cordes. Quelques voyageurs égarés viennent chercher refuge. Se trouve parmi eux, le jeune groupe que nous avions croisé, profitant joyeusement d'une collation au soleil. Seuelement, ni la pluie, ni la nuit en haut de la montagne ne faisait partie de leurs plans. Ils sont frigorifiés, et n'ont pas les moyen de payer leur nuit au refuge, qui est de toute façon déjà plein. Cependant l'équipe leur fournit des serviettes pour se sécher et des chocolats chauds. 

Une fois ma place dans le dortoir définie, je me jette sur le repas. Une toilette succincte aux lingettes humides et des vêtements propres plus tard, je m'effondre à 17h30 sur une couche de la largeur de mes hanches. Pas de chauffage dans le refuge, mais une seule pièce contenant près de 130 personnes au coude à coudes partageant deux étages de lits rudimentaires tout en longueur

Tout et prêt pour le lever programmé à 2H00 du matin.

Les gens prudents vivent plus longtemps

Impossible de fermer l'oeil. Je ne sais si c'est la faute du mal de tête qui me maltraite les tempes et m'oblige à dormir sur le dos, la présence immédiate d'une taïwanaise de mauvais poil à ma droite, celle d'un philippin filiforme à ma gauche, l'orage qui tonne toute la nuit contre le toit de l'auberge accompagné de vents violent et de pluie torrentielle, ou bien l'idée qu'il n'y aura jamais assez d'oxygène pour 130 personnes dans la même pièce étant donné qu'il n'y en a déjà pas assez dehors.

Mon réveil sonne sans surprise. Dans les lits des voix chuchotantes s'interrogent sur la possibilité de finaliser d'ascension à cause de la tempête qui fait toujours rage dehors. Quelque courageux se lèvent discrètement. Mais 80% des dormeurs préfèrent attendre le lever du jour à l'abris. Allongés à quelques rangées d'écart l'un de l'autre, Tristan et moi ne faisons pas exception.

La fleur au Fuji

A 5h00 du matin, l'orage s'est calmé, mais la pluie diluvienne n'à pas faibli. Le petit déjeuné se passe discrètement entre visages tirés et déçus. Tristan me fait remarquer que si le dortoir était si silencieux et exempt de ronflements c'est tout simplement parce que personne n'a dormi. Elémentaire mon cher Watson. Je remarque avec soulagement, que les jeunes allemands semblent avoir passé la nuit avec nous. Nous sommes tous dans le même bateau, probablement celui de Noé, perché sur la montagne attendant que la pluie cesse. Ne me demandez pas de perpétuer la race humaine, j'ai la migraine.

Chaque groupe s'équipe, vidant les les stocks imperméables disponibles à l'auberge. Je presse Tristan, qui emerge doucement du même mal de crâne que moi, de ne pas tarder à partir car je ne souhaite pas faire partie des derniers. Si un accident devait arriver durant la descente, l'arrivée de l'équipe suivante pourrait nous préserver d'une situation fâcheuse.

C'est dans un accoutrement digne d'un professionnel de la dépollution à Fukushima que nous entamons la phase de retour. Les roches rendues glissantes luisent sous l'averse. A l'embranchement voulu, nous empruntons la voie descendante. Immédiatement, la marche se fait plus aisée. La pente est abrupte, mais elle est essentiellement composée de débris de roches volcaniques qui font déraper puis stoppent nos pas comme l'on descent d'une dune. 

Plus nous descendons, plus je me sens légère. Le retour de l'oxygène me rend euphorique. La pluie aussi se fait plus douce, quoi que persistante. Ayant le chemin pour nous seuls, nous braillons les bribes de toutes la chansons qui nous passent par la tête.  StarAc', PopStar, Disney et autres comédies musicales, autant d'affronts à la beauté paisible du paysage qui se révèle à travers les nuages. De toute façon il pleut déjà.

La fleur au Fuji

Retour au point de départ

Nous arrivons enfin à la 5ème station, point de départ de notre randonnée, vers 10h30 du matin. Il nous aura seulement fallu quatre heures pour descendre. Malgré notre équipement, nous sommes lessivés au sens propre comme au figuré. Si je possède quelques habits de rechanges à peu près secs, ce n'est pas le cas de Tristan.

Tandis que nous reprenons nos esprits dans la salle de repos, je me lamante sur l'état spongieux de mes chaussures, dont une écume blanche sout à chaque pas. Cela ne servirait à rien de mettre des chaussettes sèches dans de telles piscines. Suis-je condamnée à chopper le rhume du siècle durant le trajet de retour à Kyoto ? Mon cerveau fonctionne au ralenti, mais je me souvient soudain d'un truc appris une vingtaine d'années plus tôt en camp scout : Fouillant dans mon sac, je sort un sac plastic que je découpe en deux par le milieu. J'enfile les pochons ainsi crées sur chaque pied et chaussette sèche avant de remettre mes chaussures. Miracle. J'ai les pieds au sec et au chaud. 

Plus j'y réfléchis, moins j'ai envie d'attendre durant plus de douze heures le bus de nuit qui me reconduira à Kyoto. Avec mes fringues humides, mon manque de douche et ma fatigue, je plains autant mon future voisin de voyage que le bus entier. Je décide de rentrer en Shinkansen. Tristan doit quant-à lui rendre visite à un correspondant japonais. Nos chemins se séparent à la gare de Kawaguchiko, où je prend un autre bus, puis le train, puis de nouveau le bus jusqu'à ma colocation.
A 19H30, après 45 minutes passées sous une douche brûlante, je dors comme un loir. 

Erratum

J'ai finalement envoyé mes cartes postales au pied du Mont Fuji, à défaut du sommet. Veuillez trouver ci-après la version corrigée pour celles et ceux d'entre vous qui auront la chance d'en recevoir.

 

La fleur au Fuji

 

Un article sur la randonné en haute montagne doit se passer de chute.

 

 

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