Nous y sommes : le récit des deux ans et demi qui séparent mon départ et mon retour au Japon. Alors accrochez vous bien à votre siège, mettez vos lunettes 3D, et prévoyez des pauses-pipi, car l'article qui va suivre risque de s'éterniser un peu.

Toutefois, afin de vous narrer correctement ce qu'il est advenu de ma personne au court de ces dernières années, il nous faut remonter le temps et séparer le roman en catégories, si je ne veux pas trop vous embrouiller. J'ai effet une fâcheuse tendance à faire plusieurs choses à la fois et à deux cent à l'heure et un simple récit chronologique serait particulièrement difficile à désenchevêtrer pour votre cerveau. Le mien sera probablement réduit à l'état de bouillie pour chat à la fin de cette rédaction, mais au moins, je sais que le votre aura survécu.

Toile de fond

Remettons nous dans le contexte pour ceux et celles qui auraient manqué de le début (pour les autres, sautez directement à la section suivante, ou restez si la vendeuse n'a pas encore fini de mettre la sauce au caramel sur vos popcorns) :

J'arrive au Japon en Aout 2012, avec un Visa Vacances Travail (VVT ci-après). J'ai à ce moment là un stage rémunéré dans une entreprise de reliure industrielle, chez qui je ne souhaite finalement pas me faire embaucher. Je veux profiter des multiples possibilités que m'offre l'archipel, plutôt que de suer sang et eau en usine durant les neufs mois qu'il me reste. En effet, la particularité du VVT, c'est qu'il n'est valable qu'une seule fois par pays signataire de l'agrément, pour une durée définie. Dans le cas du Japon, c'est un an maximum.

Donc en novembre de la même année, je décide de voler de mes propres ailes, et de trouver un nouvel appartement et un travail qui me laisse le loisir de rencontrer des gens et de profiter du Japon. J'emménage dans une chouette colocation avec de belles personnes, et après quelques péripéties plus ou moins encourageantes, je commence à travailler dans un restaurant français, auquel s'ajoute une boulangerie française, auxquels s'ajoute le Centre International de Nagoya, auxquels s'ajoute une école d'anglais pour enfants. Je travaille désormais 7/7j, avec une moyenne de 72000h par semaine, mais qu'est-ce que je m'éclate ! Je rencontre des gens fascinants, je me gave de pain, je cuisine français pour mes colocs, je perds 10kilos, je pédale par monts et par vaux, je passe mon temps libre à admirer les girafes au Zoo de Nagoya. Le pied.

J'espère secrètement que les mois à venir vont me permettre de trouver une entreprise se portant volontaire pour sponsoriser un visa de travail permanent pour l'archipel. En attendant, je profite à fond de la vie quotidienne japonaise et je m'y sens comme une carpe dans un bassin zen.

 

 

 

Les 4 vies de Rill - Partie 1

 

Constats et décisions

Arrive en suivant la partie non-ébruitée, celle que j'ai gardée pour moi tant que je n'étais pas sûre de la suite des évènements. Retenant ma langue durant de longs mois afin de ne pas dire d'âneries et finalement emportée par le tourbillon engendré, j'ai oublié de vous en parler.

Continuons, donc. Dès le mois de janvier 2013, j'apprends que je ne peut pas espérer obtenir un visa de travail au Japon. En effet, le bureau de l'immigration est très clair, mon niveau d'étude ne me permet pas de prétendre au visa. Un bac, un CAP et un Brevet des métiers d'art ne suffisent pas pour entrer dans les critères d'éligibilité, il faut une licence. Sapristi ! Ce n'est écrit nulle part sur le site de l'ambassade, et bien que de nombreux forums en parlent, je n'ai trouvé aucune source officielle.

Viens donc la remise en question : Puisque je doit rentrer en France dans 6 mois, que vais-je donc faire à mon retour ? J'ai 22 ans et la ferme envie de faire mes preuves. Qu'à cela ne tienne, ils vont voir ce qu'il vont voir : je décide de reprendre mes études. J'entame de ce pas mes recherches entre deux tranches de travail, et mon choix se porte sur un BTS Tourisme. Ni une ni deux, j'écris un rapport officiel détaillé, comprenant calculs budgétaires et plans d'urgences à l'intention à ma génitrice.

Mon projet validé par les hautes sphères familiales, qui acceptent de ce fait mon retour au bercail en mode étudiante après quelques années de totale indépendance, il faut démarrer de ce pas les procédures d'admissions qui commencent dès le mois de mars, d'autant plus à distance. C'est donc à ma merveilleuse-maman-que-j'aime-et-que-j'adore, en possession de ma hiérarchisation infaillible de classeurs et de dossiers étiquetés, de remplir les millions de données nécessaires à l'inscription sur le fantastique et sublimissime site Admission post-bac. La procédure, particulièrement rigide, exige mes notes et appréciations plus-que moyennes du Baccalauréat obtenu 5 ans plus tôt. Moi j'aurais vraiment préféré que soient pris en compte les résultats du Brevet des Métiers d'Art de la Reliure-Dorure. Et pour cause : outre le fait qu'ils soit plus récents et donc plus représentatifs de mon attitude scolaire, ils sont également bien meilleurs, car enfin, ces études là m'ont passionnée. Ma génitrice au comble de la motivation se rend même aux entretiens de sélection à ma place, car je vous le rappelle, je suis bien trop occupée à travailler d'arrache-pied à l'autre bout du monde.

Mais avec un parcours aussi tarabiscoté et des appréciations "peu mieux faire" copiées/collées un peu partout sur mes bulletins antédiluviens, le verdict et fatal : aucun lycée d'enseignement supérieur ne veut de moi. Ca tombe bien, j'ai des économies. Le premier organisme de formation privée à qui je tends un chèque replet m'accueille à bras ouverts.

Tout ce que vous voulez, mais donnez-moi un diplôme !

Tout ce que vous voulez, mais donnez-moi un diplôme !

 

Réinitialisation

Les derniers mois au Japon s'écoulent, les dossiers d'inscriptions sont finalisés, viennent les préparatifs de départ.

Mon service à la boulangerie prend fin. La femme du boulanger, que j'ai remplacé durant sa grossesse, vient de mettre au monde une petite fille qui rend ses frères jaloux et son papa béat. Le contrat à l'école m'interdit de dévoiler mon départ proche à mes élèves, qui n'apprennent que le dernier jour que "Banana teacher" ne reviendra pas la semaine prochaine. C'est un déchirement de ne pas avoir le droit de les préparer, et de voir leurs yeux en amande s'agrandir avant de se remplir de larmes d'incompréhension. Mais la vie continue. Les mamans du Centre International de Nagoya me couvrent de cadeaux en remerciement de mes lectures bilingues à leurs bambins métissés. Le patron du restaurant français m'invite dans un des meilleurs restaurants traditionnels de la ville, où il y a parait-il plusieurs semaines d'attente pour réserver (Atsuta Horaiken Honten). Mon palais et mon estomac me répondent que c'est justifié. Je fais plusieurs kilomètres à vélo pour rendre visite à mes collègues de l'usine. Je visite les montagnes de Kiso une dernière fois. Mon vélo rouge et mon radio CD trouvent preneurs. Je dit au revoir à Okahira Kenji, mon idole, à son concert à Gifu. Ce à quoi il répond en me serrant la main qu'on se reverra bientôt, que je doit faire de mon mieux et qu'il fera pareil, que de toute façon, on habite sous le même ciel, alors ce n'est jamais loin. Tu parles. Je me lave plus jamais la main surtout.

Le jour J, je monte dans l'avion en pleurant toutes les larmes de mon corps. Le japonais à côté de moi ne sait plus où se mettre, mais très franchement, je m'en temponne le coquillard avec une patte de mouche analphabète.

 

Tremblez burocrates nippons, 
car Rill est en marche et plus rien ne l'arrêtera !

 { La suite ici }

Les 4 vies de Rill - Partie 1
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